Trois poèmes

Photo Faïza Bouzit

 

Louise Casseroll

 

Trois poèmes

Alors que j’emportais mon cœur encore lourd

Des nuits pleines de pensées bien avant le soleil

J’allais retrouver mon métier accueillie par

Le rouge queue inquiétant de ténèbres lové

Se mêlait aussi le rouge-gorge querelleur sans honte

Il formait avec son frère la première polyphonie

Les merles dragueurs qui soulignaient ma venue

Cherchant à souffler ma jupe molle et cendrée

Nul visage nulle bouche dans ce noir d’encre

Autres voyeurs les troglodytes et leurs maisons

Sans briques la hulotte dont petite fille je suivais

Les aventures dessinées pinson sans rire romain

Des arbres et ses vertigineuses exclamations

Electroniques pauvre béotienne devant ces

Sirènes de nos canopées européennes

Quel air ai-je dans ma benoite admiration

Le faisan tousse ici comme une vieille automobile

Le pouillot véloce se préparant de façon précise à

Goutter dans les bois comme le plafond des lois

Sommé de s’épuiser et de m’épuiser par la même

Le chardonneret finira par m’éblouir chaque

Note provoquant mon ivresse il me fallait

De l’eau pour que cela cesse

Oubli sauve moi alors

De trop vouloir voir

Et de trop écouter

*

En Dordogne

Les falaises aux pieds blancs

Nous attendaient ainsi que les noyers

Qui t’appelaient fantôme

Il y avait un vidame pour se jouer

De tes traits à présent

Les bêtes paisibles paissent

Un cheval regarde à peine

Il faut passer la chicane

Nous nous retrouvons

Comme au milieu d’un salon

Comme des échassiers

Naviguant avec le blues

Je n’ai pas fait l’amour

Ce soir-là convaincue

Qu’il fallait me préserver

De la dérive

Je n’ai pas fait l’amour

J’ai mêlé mes larmes

A la Dordogne grise

*

Alors qu’ici le monde ment

Se gorge de son faux

Des corps disparaissent

Des yeux se dérobent

À la censure du bien

Les sourires d’ici ne sont

Plus que des commerces

Ouverts

24 heures sur 24

Lasse je sanglote réduite

Dans le gris qui m’a vu naître

Comme une enfant

Qui ne veut plus marcher

Seule le souvenir

Pourrait me réconcilier

Avec ces avenirs maudits

Je retrouve une photo d’autres monts

Ceux qui nourrirent ma mère

En une époque où la seule religion

C’était le soleil

Petite elle m’emmena

Dans ces grottes

Aux personnages fabuleux

Ceux du Tassili n’ajjer

Ainsi au bord de l’horizon

Un orant se pose

Je ne connais pas son nom

Des chansons parlent de lui

Je crois

Je préférerais être brûlée

Par le soleil

De ces lieux

Par son baiser violent

Plutôt que de revenir

Là-bas

J’ai cherché le fennec et

Ses oreilles parmi le sable

J’ai réclamé des femmes

Leurs robes kabyles

Multicolores

Et leurs bijoux d’argent

Bruyants

Bien avant le jour

J’ai accompagné

Grand-mère cueillir

Les figues de barbarie

Piquée comme dans le conte

J’ai maudit le ciel face à

Ces langues que

Je ne comprenais pas

Est-on moins heureux

Là-bas aujourd’hui

Est-on moins heureux

Ici qu’autrefois

 
 

Louise Casseroll est née à Epinal en 1975, d’un père montagnard et d’une mère Kabyle. Elle vit seule à saint-Amé où elle écrit ses poèmes et part dans de grandes randonnées. Goûtant peu aux modes et à l’excitation du monde elle aime sa petite maison isolée, ses livres et les cynorrhodons.

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