En 1967, Paul Celan rendit visite à Heidegger à Todtnauberg dans l'espoir d'une parole de reconnaissance. Il repartit avec une ligne dans un livre d'or. Todtnauberg est une série construite à partir de ce silence — et de celui, plus proche, de mon propre sang.

 
 
 

J'ai grandi non loin de Todtnauberg. Heidegger avait sa cabane là-bas, dans la Forêt-Noire. Nous avons respiré le même air.

Mon grand-père était nazi. J'ai trois portraits de lui, fumant un cigare. Il est le Meister aus Deutschland — le maître venu d'Allemagne — la figure que Paul Celan a convoquée dans la Todesfuge : celui qui joue avec les serpents, qui commande, qui donne ses ordres avec précision et grâce. Il est ordinaire. Il est familier. Il est le mien.

Todtnauberg est une série construite à partir de cet héritage — celui d'avoir grandi dans des paysages beaux et complices, d'appartenir à une lignée que je ne peux ni choisir ni effacer.

En 1967, Paul Celan rendit visite à Heidegger à Todtnauberg. Le poète — survivant, témoin, auteur de Todesfuge — venait dans l’espoir d’une parole de reconnaissance, peut-être de réparation. Il repartit avec une simple ligne dans un livre d’or. Ce silence demeure l’une des plaies ouvertes du XXe siècle. Le philosophe qui avait pensé l’être plus profondément que presque quiconque ne sut aller jusqu’à une seule phrase honnête.

La série traverse des lieux où cette blessure a laissé sa trace. Dans la Forêt-Noire autour de Todtnauberg, des paysages de brume et de silence — la beauté qui a abrité la complicité. À Amsterdam, une seule image : une mèche des cheveux noirs de ma fille, prise après la visite de la maison d'Anne Frank.

Celan écrivait : dein goldenes Haar Margarete, dein aschenes Haar Sulamith. Les cheveux d'or pour le mythe aryen. Les cheveux de cendre pour la femme réduite en fumée. Ma fille a les cheveux noirs. Elle est la petite-fille du Meister, et elle porte les cheveux de Sulamith. La partition raciale du poème s'est effondrée en une seule enfant, vivante, debout dans la maison où une autre enfant n'a pas survécu. C'est ainsi que ressemble l'héritage quand l'histoire se retourne sur elle-même.

À Athènes, des têtes de mouton : le fait ancien et muet du sacrifice. Avant l'idéologie, avant les camps, avant la philosophie — l'abattage qui précède tous les autres.

Todtnauberg n'est pas une série sur le passé. C'est une série sur le retour éternel des régimes autoritaires — la façon dont ils surgissent du même sol, parlent le même langage de l'ordre et de la pureté, trouvent leur Meister à chaque génération. Le portrait de mon grand-père n'est pas une relique. C'est un miroir tendu vers le présent.

Entre le vieil homme au cigare et l'enfant aux cheveux noirs, je me tiens, debout. Je ne peux pas défaire ce qui a été fait. Je peux seulement regarder — les paysages, les visages, les cheveux — et refuser de détourner les yeux.

 
 

Matthias Koch (né en 1964, Allemagne) est un photographe installé en Ardèche, France. Il développe des œuvres au long cours dans lesquelles la photographie interroge la mémoire, la transmission et les fractures du présent.

Sa pratique privilégie les fragments, les silences et les résonances plutôt que la narration linéaire. Plusieurs projets se déploient en dialogue avec l'écriture, notamment des collaborations avec le philosophe Claude Molzino. Son livre Figures d'un Monde en Sursis a été publié par L'Harmattan (2018).

Son travail a notamment été présenté dans The Eye of Photography, Mediapart et Kamira Photos. Il a été sélectionné pour une exposition collective à la Maison Européenne de la Photographie, Paris (2014). Parmi ses expositions récentes : La Ferme, Aubenas (2026), Point Nommé, Vinezac (2025–2026), et Galerie Agapé, Aubenas (2025).

Todtnauberg est une série en cours qui confronte sa propre généalogie — un grand-père nazi, une fille née après — aux paysages, aux silences et aux sacrifices que l'histoire européenne a laissés derrière elle. C'est une série sur l'héritage, et sur le retour éternel de ce que nous croyons avoir laissé derrière nous.

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