Les Garantes
Elle reste seule dans cette maison silencieuse. Figée dans le temps. Au milieu de la pièce aux rideaux tirés, trône le vieux meuble à argenterie de sa mère. On y a placé un napperon en dentelle fine. Deux chandeliers encadrent un vase bleu, qui accueille un bouquet de fausses fleurs décolorées par les années.
Effrayée par ces images gelées, elle forme le voeu de pouvoir m’enfuir sur ces hauteurs venteuses, ces landes sauvages telle l’héroïne, Catherine, dans le roman d’Emily Brontë qu’elle vient de lire, Les Hauts de Hurlevent, plutôt que de rester enfermée dans cette maison délétère, dans l’attente que quelque chose advienne pour la libérer.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours été empêchée par les codes, les préceptes transmis par son éducation, gérée par les femmes de la famille, de génération en génération. Elle a intériorisé ces normes visant à la maintenir à sa place, la place qui lui revient en tant que fille, discrète, sage, docile, entourée d’images pieuses, admonestée de règles morales. Elle fait partie, comme moi, de ces milliers à vouloir prendre un nouveau souffle — crier que leur monde n’est pas celui qu’on a décidé pour elles.
Deborah Colloc est née à Lyon en 1981, où elle vit et travaille. Après des études en lettres modernes et médiation culturelle, elle se forme à la photographie à BLOO, école de photographie et d'images à Lyon, et pratique depuis 2019. Elle est également musicienne dans plusieurs formations du milieu alternatif lyonnais.
Son travail aborde des questions sociologiques par le prisme d'un langage romantique et sombre, qui fait place à « l'inquiétante étrangeté ». Elle s'intéresse à la mémoire, à la disparition, à la métamorphose, à la solitude et à l'énigme qui affleure dans le quotidien.
Dans un noir et blanc onirique, la série Les Garantes explore la transmission familiale au sein de lignées de femmes. Nourrie par des lectures telles qu'Annie Ernaux (Mémoire de fille, Une femme), Emily Brontë (Les Hauts de Hurlevent) ou Daphné du Maurier (Rebecca), elle affectionne les décalages et les glissements entre espace réel et mental. Ses références cinématographiques se situent à cette même frontière : Ingmar Bergman (Persona, Cris et chuchotements), Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu) ou Harry Kümel (Les Lèvres rouges). Elle convoque les mêmes fantômes dans la série Ministry of Loneliness, qui interroge la solitude urbaine au Japon.
En 2022, elle suit à Arles un workshop avec Antoine d'Agata, déclencheur pour sa pratique, puis poursuit en 2023 pendant un an avec la Masterclass Milk à Paris, dispensée par Sabrina Biancuzzi et Ljubisa Danilovic. La même année, elle rejoint le mentorat de Marine Lanier pour approfondir sa démarche.
En 2021, elle participe à l'exposition collective Autres mondes à la Bloo Galerie, à Lyon, avec la série La Part du rêve. En 2025, sa série Les Garantes est publiée dans la revue Corridor Éléphant et sélectionnée pour plusieurs projections dans le cadre du Festival Chambre 07, à Aubenas.