Les Yaghans d'Éric Facon

En 1999, pour National Geographic France, Éric Facon réalisait l'un de ses tout premiers reportages au confin de la Terre de Feu, chez les Yaghans de Villa Ukika. Vingt-cinq ans plus tard, ses Ekta Kodak révèlent ce qu'ils savaient déjà : même en couleur, la mélancolie affleure.

 

On ne photographie jamais innocemment un peuple que l'Histoire a décidé de faire disparaître. Les images qu'Éric Facon a rapportées de Villa Ukika en 1999, à l'extrême sud du Chili, le savent. C'était l'un de ses premiers reportages, commandé par National Geographic France, réalisé tout entier à l'Ekta Kodak 200. Un quart de siècle a passé. Et l'on découvre, en les regardant, que la couleur n'a rien sauvé : la mélancolie est là, dans le grain, dans le ciel bas, dans ces visages que l'obturateur fixe au moment précis où ils basculent dans la mémoire.

Rappelons les faits, puisqu'on les oublie. Les Yaghans — les Yámanas — sont le peuple le plus austral de la planète. Pendant des millénaires, ils ont navigué nus sur leurs canoës entre les îles glacées de la Terre de Feu, au sud du détroit de Beagle, dans un archipel que l'Europe jugeait inhabitable et qu'elle a malgré tout entrepris de vider. Ce ne fut pas le climat qui les emporta : ce furent les maladies importées, les missions, la sédentarisation décrétée. En 1953, l'État chilien plante sa base navale à Puerto Williams ; entre 1955 et 1958, l'armée déporte les derniers Yaghans de Mejillones vers un lieu-dit qui deviendra Villa Ukika. Une centaine de descendants y survit aujourd'hui, à un kilomètre de la ville la plus australe du monde. Voilà ce que l'on appelle, d'un mot trop propre, l'acculturation.

Quand Facon arrive en 1999, ce monde tient encore debout dans le regard de quelques femmes. Úrsula Calderón vit toujours — elle mourra en 2003. Sa sœur Cristina deviendra la dernière locutrice native de la langue yagan, que l'UNESCO inscrira en 2009 parmi ses « trésors humains vivants ». Jusqu'au bout, elle aura transmis ce qu'elle pouvait, rédigeant avec sa petite-fille Cristina Zárraga un livre de contes dans une langue que nul, après elle, ne parlerait plus couramment. Elle s'est éteinte le 16 février 2022, à 93 ans. Mais elle refusait l'étiquette qu'on s'empressait de lui coller. « Je suis la dernière oratrice yagán. D'autres comprennent encore, mais ils ne parlent pas et ne savent pas comme moi », disait-elle en 2017. La nuance est capitale. Elle distingue la mort d'une langue de la mort d'un peuple — et c'est tout l'enjeu.

Car il faut le dire nettement : l'anthropologie du siècle dernier a fait du tort à ces peuples en les enfermant dans la figure du « dernier ». On l'avait fait pour les Selk'nam voisins après la mort de Lola Kiepja en 1966 ; on a recommencé avec les Yaghans. Cette manie du dernier souffle, du témoin terminal, arrange ceux qui préfèrent pleurer les vaincus plutôt que d'interroger les vainqueurs. Cristina Calderón, elle, ne voulait pas qu'on l'embaume vivante. Les photographies d'Éric Facon lui donnent raison. Elles n'enregistrent pas une fin : elles attestent une présence. C'est là, exactement, que se joue la différence entre le regard qui exploite et le regard qui accompagne.

Photographe de l'agence Signatures, Éric Facon n'a cessé de revenir vers ces terres australes — son livre Julio Tonko, nunca tan lejos (éditions LOM, Chili, 2025) en témoigne encore. Mais ces images de 1999 gardent leur prix singulier : ce sont celles d'un homme jeune qui apprenait, à l'autre bout du monde, qu'on ne photographie jamais un peuple sans photographier ce qu'on lui a fait.

Nous saluons la mémoire d'Úrsula et de Cristina Calderón, de leurs enfants et petits-enfants, et de toute la communauté de Villa Ukika.

Le travail d'Éric Facon : ericfacon.comSignatures

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